La prosodie et la représentation syntaxique chez l'enfant

Massicotte-Laforge, Sarah (2020). « La prosodie et la représentation syntaxique chez l'enfant » Thèse. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Doctorat en psychologie.

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Résumé

Une des tâches les plus fondamentales et sophistiquées à accomplir par tous les enfants du monde est sans aucun doute l'acquisition du langage. Pour ce faire, les enfants doivent, entre autres, acquérir la syntaxe et les catégories grammaticales de leur langue maternelle. La présente thèse doctorale est allée tester empiriquement, auprès de jeunes enfants francophones, l'hypothèse du modèle de l'initialisation prosodique comme mécanisme soutenant l'acquisition syntaxique chez l'enfant (Christophe et al., 2008; Morgan et Demuth, 1996; Shi, 2005, 2014). La prosodie est décrite comme le rythme et la mélodie du langage. Elle est naturellement présente dans la majorité des langues du monde. Les jeunes enfants sont sensibles à la prosodie, dès les premiers mois de vie, pour découvrir de nombreux aspects de leur langue (e.g., patrons d'ordre des mots, frontières des constituants et des mots). Les mots de fonction ( e.g., déterminants, pronoms) sont un petit ensemble de mots, bien distinctifs des autres mots ( e.g., mots de contenu, comme les noms et les verbes). Les enfants connaissent les mots de fonction de leur langue maternelle vers la fin de la 1ère année et durant la 2e année, ils peuvent même utiliser les mots de fonction afin de catégoriser un mot de contenu adjacent. Le modèle du prosody-functors bootstrapping propose que la prosodie pourrait être utilisée par l'enfant, de pair avec les mots de fonction, afin de démarrer l'accès à la syntaxe et aux catégories grammaticales. La proposition du rôle conjoint de la prosodie et des mots de fonction a été préalablement testée empiriquement auprès d'adultes (Millotte et al., 2007, 2008) et d'enfants d'âge préscolaire (de Carvalho, Dautriche et Christophe, 2016; de Carvalho, Lidz et al., 2016). Les études ont démontré que les indices prosodiques et les mots de fonction sont utilisés pour l'analyse syntaxique d'énoncés et la catégorisation grammaticale. Les effets démontrés dans ces études adressent toutefois la compréhension de connaissances langagières déjà bien établies, puisque les enfants de cet âge et les adultes ont déjà acquis le langage. En revanche, le modèle de l'initialisation prosodique concerne plus particulièrement l'étude des mécanismes d'acquisition initiale, et non l'étude des processus concernant des connaissances déjà bien présentes. Aller tester les enfants qui sont au stade du développement langagier était alors crucial pour cette théorie, afin d'évaluer des capacités et connaissances langagières en émergence. La présente thèse s'y est intéressée, à travers l'élaboration de plus d'une dizaine d'études expérimentales, auprès d'enfants francophones québécois âgés entre 17 et 24 mois. Les réponses des enfants ont été obtenues avec la procédure de fixation visuelle (en anglais: visual fixation). Cette méthode comporte la présentation simultanée de stimuli visuels et langagiers. Elle mesure les temps de regard vers la source de son lorsque les stimuli langagiers sont présentés. Cette technique est commune dans les recherches avec les jeunes enfants et elle a été utilisée comme méthode d'investigation pour l'ensemble des études de la présente thèse. Les études 1 et 2 ( étude 2 : Massicotte-Laforge et Shi, 2015) ont exposé les enfants à des énoncés langagiers ambigus, ne contenant que des pseudo-mots exceptés pour des mots de fonction réels en français, tels que« Tonfelli mige vur la gosine ». Les pseudo-mots ont été choisis et produits de façon à ressembler aux catégories grammaticales réelles des mots en français. Ce type d'énoncé pouvait refléter au moins deux types de structure syntaxique, i.e., Structure 1: [[TonDétfelli Adjmige Nom]SN[vurverbe laDétgosineNom] et Structure 2: [[TonDétfèlliNom]SN [migeverbevurpreplaDétgosineNom]sv]. Les pseudo-mots felli, mige et vur étaient ambigus entre différentes catégories grammaticales selon les deux types de structures. Par ailleurs, la prosodie pouvait venir clarifier l'ambiguité. De fait, la prosodie marquait les groupes syntaxiques majeurs (les SN et SV) des deux types de structures, par les frontières conjointes des regroupements syntaxiques et prosodiques indiquées par les crochets. Par la prosodie, le pseudo-mot mige était alors soit un nom (Structure 1) ou un verbe (Structure 2). Les enfants seraient-ils sensibles à ces indices pour découvrir les catégories grammaticales de ces pseudo-mots? Pour le mesurer, un groupe d'enfants a été familiarisé avec le type d'énoncés sous la prosodie de la Structure 1, et l'autre groupe d'enfants avec le type d'énoncés sous la prosodie de la Structure 2. Ensuite, tous les enfants ont été testés avec deux types d'essais test présentant des énoncés nouveaux : des essais contenant des énoncés de type nominal, e.g., Le mige, versus des essais contenant des énoncés de type verbal, e.g., Tu miges. Les résultats ont montré que les enfants ont discriminé les deux types d'essais test selon la prosodie soutenant la syntaxe des énoncés de leur familiarisation respective. Plus en détail, ils ont été surpris et ont écouté davantage les essais test non-grammaticaux à leur familiarisation (i.e., les essais Tu miges pour les enfants sous la prosodie de la Structure 1, et les essais Le mige pour les enfants sous la prosodie de la Structure 2). Ces résultats suggèrent, entre autres, que les enfants ont catégorisé les déterminants de la phase de familiarisation, ont perçu la prosodie soutenant différentes structures, et ont catégorisé le pseudo-mot 3 comme un nom ou verbe, dépendamment de sa position au sein des regroupements dans chaque familiarisation. Ils ont ensuite généralisé cette catégorisation aux énoncés nouveaux de la phase test en les discriminant selon leur grammaticalité. Les résultats ont été obtenus de façon convaincante chez les enfants de 20 mois ( étude 2). Des questions se posaient à la suite de l'étude 2. Par exemple, comment les enfants, sous la prosodie de la Structure 1, sont-ils arrivés à identifier le premier regroupement comme un syntagme nominal et à catégoriser le mot 3 comme étant plus certainement un nom? Quelle analyse serait effectuée par les enfants face à des énoncés dont la prosodie soutenait plusieurs structures? Les études 3 à 5 ( enfants de 17 à 24 mois) ont tenté de répondre à ces questionnements, en présentant des énoncés de familiarisation contenant les mêmes trois premiers mots que pour la Structure 1, mais produits en un seul regroupement prosodique de type « énoncé final », e.g., { Ton felli mige}. Ce regroupement prosodique était alors compatible avec plusieurs structures syntaxiques (e.g., un syntagme nominal [Det Adj N] ou une courte phrase [[Dét N][V]]), contrairement au premier regroupement des énoncés de la Structure 1 qui était plus certainement un syntagme nominal, car il était produit dans un énoncés contenant deux regroupements prosodiques ( [TonnétfelliAdjmigeN]SN [........... ]sv]]. À la suite de la familiarisation des énoncés produits en un seul regroupement, les enfants des études 3-5 ont été testés avec les mêmes essais de test que les études 1-2 (i.e., des énoncés Le mige versus Tu miges). Les résultats ont montré que les enfants ont traité de façon semblable les énoncés de test nominal versus verbal, en ne les discriminant significativement pas. Ces résultats suggèrent qu'à l'aide des indices disponibles, ils ont fort probablement considéré les différentes structures des énoncés de la familiarisation pour accepter le dernier pseudo-mot comme un possible nom et un verbe, les menant ainsi à accepter les deux types d'essais de test. L'étude 6 avec des enfants de 17 mois a été créée afin de mesurer la catégorisation du mot 2 dans les mêmes énoncés de trois mots ( e.g., { Tonfelli mige} ). Lorsque testés maintenant surfelli dans des énoncés test de type nominal versus verbal (e.g. Lefelli versus Tufellis), les enfants de 17 mois ont discriminé les essais test (i.e., en étant surpris et en écoutant davantage les essais test non-grammaticaux, Tufellis) montrant une catégorisation nominale du pseudo-mot. Les études 7 à 9 avec des enfants de 1 7 à 24 mois ont présenté des énoncés composés des mêmes trois mots que les études précédentes, mais avec une pause prosodique médiane entre le pseudo-mot 2 et 3, e.g., {Tonfelli}{mige}, restreignant l'énoncé à une seule structure syntaxique de type [[Dét N] [V]] et le mot 3 comme maintenant seulement un verbe. Les résultats ont montré que les enfants de 24 mois ont discriminé significativement les essais test ( e.g., écoute plus longue pour les essais non-grammaticaux Le mige versus Tu miges), montrant une catégorisation du mot 3 comme un verbe. L'étude 10, menée avec des enfants de 20 à 24 mois, a exploré le rôle de la prosodie seule dans l'analyse syntaxique et la catégorisation grammaticale de nouveaux mots. Les énoncés contenaient les mêmes pseudo-mots de contenu que les études 1-2, mais les mots de fonction réels ont été remplacés par des pseudo-déterminants, dans des énoncés de type «Guinfelli mige vur ti gosine». La prosodie pouvait toutefois encore supporter les mêmes deux types de structure syntaxique, i.e., Structure 1: [[GuinDétfelliAdjmigeN]SN [vurytiDétgosineN]]; Structure 2: [[GuinDétfelliN]SN [migeyvurPreptiDétgosineN]ovJ. Les enfants ont été familiarisés avec une deux types de structures, puis tous ont été ensuite testés avec le même test (i.e., des essais Le mige versus Tu miges). Les résultats ont montré que les enfants sous la prosodie de la Structure 2 ont discriminé les essais de test (i.e., écoute plus longue pour les essais non-grammaticaux, Le mige ), suggérant une catégorisation du mot 3 comme un verbe. Par ailleurs, les enfants sous la Structure n'ont pas discriminé les essais de test, suggérant qu'ils n'ont pas catégorisé le mot 3 comme un nom. De plus, même lorsqu'une pré-familiarisation a été ajoutée pour renforcir le pseudo-mot guin comme étant un mot de fonction acceptable ( étude 11 ), les enfants sous la Structure 1 n'ont encore pas été en mesure de catégoriser le mot 3 comme un nom. Ces résultats, en combinaison avec les résultats de l'étude 2, suggèrent que la prosodie est effectivement utilisée pour une analyse syntaxique, mais que la présence de mots de fonction connus (i.e., les déterminants) semble cruciale pour la catégorisation initiale des noms, tandis qu'elle ne l'est pas nécessairement dans certains contextes pour la catégorisation initiale des verbes. Il a aussi été décidé de conduire une étude pilote avec les adultes. Différents stimuli de la thèse ont été présentés et leurs réponses ont été comptabilisées. L'analyse a permis de constater que les jeunes enfants semblent déjà démontrer des connaissances grammaticales plutôt semblables à celles des adultes. Pour terminer, l'ensemble des études de la thèse a permis de démontrer que les enfants, durant leur 2e année de vie, donc au début de l'acquisition langagière, sont capables d'interpréter la syntaxe d'énoncés et de catégoriser de nouveaux mots de contenu à l'aide de la prosodie et des mots de fonction familiers. Plus encore, dans certains contextes, la prosodie seule peut soutenir l'analyse syntaxique et la catégorisation verbale. Nos études empiriques soutiennent directement le modèle de l'initialisation prosodique comme modèle d'acquisition syntaxique plausible. L'utilisation de pseudo-mots dans nos études a permis d'examiner l'analyse syntaxique sans l'appui direct de la sémantique, et d'aller apprécier la nature productive et créative des connaissances syntaxiques des jeunes enfants de moins de deux ans. Crucialement, nos résultats suggèrent que les jeunes enfants sont capables de considérer de multiples structures syntaxiques, au-delà des patrons locaux, selon les indices prosodiques et grammaticaux disponibles. L'ensemble de nos résultats appuie la présence de connaissances syntaxiques sophistiquées présentes dans les stades initiaux du développement langagier. _____________________________________________________________________________ MOTS-CLÉS DE L’AUTEUR : prosodie, mots de fonction, syntaxe, catégorisation grammaticale

Type: Thèse ou essai doctoral accepté ()
Informations complémentaires: La thèse a été numérisée telle que transmise par l'auteur.
Directeur de thèse: Shi, Rushen
Mots-clés ou Sujets: Prosodie / Mots fonctionnels / Syntaxe / Catégories grammaticales / Acquisition du langage
Unité d'appartenance: Faculté des sciences humaines > Département de psychologie
Déposé par: Service des bibliothèques
Date de dépôt: 11 janv. 2021 15:55
Dernière modification: 11 janv. 2021 15:55
Adresse URL : http://archipel.uqam.ca/id/eprint/13850

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