Jaimes, Annie
(2019).
« Soins post-catastrophe, transmissions et traversées : vers une compréhension de l'expérience de cliniciens à Port-au-Prince suite au séisme du 12 janvier 2010 » Thèse.
Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Doctorat en psychologie.
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Résumé
Cette thèse porte sur l'expérience de cliniciens de Port-au-Prince impliqués dans le travail post-séisme, en considérant leur position particulière comme survivants et soignants, ainsi que le contexte de bouleversement collectif dans lequel s'est inscrit leur engagement. Si les catastrophes naturelles touchent principalement les pays dits à faible ou moyen revenus, elles mènent généralement des interventions humanitaires occidentales, lesquelles intègrent de plus en plus des services en santé mentale et soutien psychosocial (SMSP). Situés à l'interstice entre les organisations d'aide et la population, les professionnels locaux constituent des acteurs incontournables dans la mise en oeuvre et dans l'adaptation des interventions à leurs contextes spécifiques, une préoccupation croissante des agences internationales. Malgré le rôle essentiel et la conjoncture particulière des cliniciens locaux, très peu d'études examinent leurs expériences et perspectives, particulièrement hors de l'Occident. Cette recherche qualitative vise à combler cette lacune. La présente thèse s'appuie sur un cadre théorique pluridisciplinaire et kaléidoscopique, inspiré du complémentarisme de Devereux (1980, 1985), afin de considérer les dimensions psychodynamiques, transculturelles et politiques qui peuvent affecter le travail des cliniciens en contexte post-catastrophe. Pour mener à bien ce projet, un devis qualitatif a été privilégié. Vingt-deux cliniciens de la région de Port-au-Prince ont accepté d'être rencontrés à l'été 2012. Les entretiens semi-structurés, portant sur diverses facettes de leur engagement professionnel, ont été transcrits verbatims et soumis à une analyse thématique. Poursuivant l'objectif de contextualiser l'expérience des cliniciens, un acte de colloque présenté dans cette thèse propose une réflexion sur les processus sous-jacents au deuil post-traumatique suite à une catastrophe massive. Les données de recherche sont ensuite présentées sous la forme de trois articles. Le premier article empirique de cette thèse adopte une perspective intersubjective et socio-écologique pour comprendre le double vécu de survivant et de soignant des cliniciens de Port-au-Prince, en explorant les multiples transmissions potentielles de la clinique en contexte de catastrophe massive. En contraste avec la littérature dominante en psychologie, qui décrit le trauma transmis comme un processus principalement pathologique et délétère, cette recherche suggère que le partage d'affect et l'engagement empathique pourrait aussi potentiellement mener à des expériences bénéfiques chez le clinicien. Plus précisément, l'analyse des récits des professionnels met en relief la complexité de leurs expériences, lesquelles s'articulaient autour de divers pôles, soit l'équilibre entre devoir et désir d'engagement; l'expérience de fragilité et de force; la négociation entre séparation et connexion; ainsi que le partage des vécus de détresse et d'espoir. À partir de l'analyse du mouvement dynamique entre ces pôles, cet article suggère que les transmissions entre soignants et soignés sont multiples et réciproques. En ce sens, la possibilité d'accompagner ses concitoyens constituerait potentiellement un don, bien que parfois douloureux. Cette analyse laisse entendre que le travail des cliniciens dans le contexte post-séisme de Port-au-Prince demeure exigeant: une exploration plus approfondie des processus soutenant ou fragilisant pour ces professionnels a donc fait l'objet d'un autre article. Le deuxième article se penche sur les mouvements qui ont épaulé ou déstabilisé les cliniciens dans leur expérience professionnelle. Adoptant une perspective psychodynamique, l'analyse suggère que l'engagement des participants constituait pour plusieurs une sortie de la paralysie traumatique et une façon de combattre le sentiment d'impuissance devant la tragédie. Bien que la position soignante ait ainsi été décrite par la grande majorité comme structurante, elle comportait également des aléas relatifs à l'excès traumatique. Les cliniciens avaient recours à une diversité de moyens pour composer avec leur double expérience, notamment la (re)constitution du collectif et l'investissement de sa fonction contenante; l'alternance entre proximité et distance du matériel traumatique; ainsi que la renégociation du partage d'affects et des frontières entre soignants et soignés. Par ailleurs, les multiples adaptations des cliniciens au contexte post-séisme fort exigeant rappellent l'importance de pouvoir travailler « côte-à-côte » et sur mesure dans des situations extrêmes. Le troisième article examine les dynamiques macrosociales et organisationnelles ayant affecté le travail des cliniciens, en considérant particulièrement leurs perceptions de l'aide internationale après le séisme. L'analyse suggère que l'expression de la solidarité internationale et diverses formes de soutien professionnel ont été appréciées, particulièrement durant la période d'urgence. Toutefois sur le plan macrosocial, les professionnels considéraient le manque de coordination et de consultation des partenaires locaux comme délétères. Par ailleurs, l'orientation des organisations en termes de mécanismes d'inclusion, de continuité interne et de soutien au personnel semblait affecter la participation et le bien-être des cliniciens. Selon leur perspectives, l'asymétrie entre locaux et expatriés altérait des dynamiques ainsi que les potentielles (més)adaptations culturelles des interventions déployées par les acteurs internationaux. L'article relève l'importance de considérer les enjeux structurels en contexte humanitaire afin de faciliter le partenariat, le bien-être des professionnels, ainsi que la mise en place d'interventions culturellement appropriées, tel que recommandé par les agences internationales. La discussion de cette thèse tisse des liens conceptuels entre les différentes transmissions enjeu dans l'expérience professionnelle des cliniciens de Port-au-Prince suite au séisme, dans le travail humanitaire, ainsi que dans la démarche de cette étude. À l'aune des multiples perspectives disciplinaires convoquées, la thèse interroge les prémisses sous-jacentes aux approches dominantes en psychologie occidentale concernant la clinique du trauma et la souffrance du clinicien. Des recommandations concernant les interventions de SMSP en contexte humanitaire sont également formulées. Finalement, la présente recherche invite à repenser l'articulation complexe entre les dimensions singulière et collective qui sous-tendent la traversée de telles catastrophes massives.
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MOTS-CLÉS DE L’AUTEUR : catastrophe collective; crise humanitaire; services de santé mentale et soutien psychosocial (SMSP); psychiatrie humanitaire; cliniciens locaux; trauma; traumatisme; croissance post-traumatique; transmission; Haïti; séisme.
| Type: |
Thèse ou essai doctoral accepté
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| Informations complémentaires: |
La thèse a été numérisée tel que transmise par l'auteur. |
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Directeur de thèse: |
Hassan, Ghayda |
| Mots-clés ou Sujets: |
Tremblement de terre d'Haïti, Haïti, 2010 / Psychologues cliniciens / Victimes de catastrophes / Services de santé mentale / Aide psychosociale / Traumatisme collectif / Humanitaire / Aide internationale |
| Unité d'appartenance: |
Faculté des sciences humaines > Département de psychologie |
| Déposé par: |
Service des bibliothèques
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| Date de dépôt: |
20 janv. 2026 15:34 |
| Dernière modification: |
20 janv. 2026 15:34 |
| Adresse URL : |
https://archipel.uqam.ca/secure/id/eprint/19518 |