Arpin, Guillaume
(2025).
« La fonction thérapeutique des dispositifs cliniques groupaux : étude de cas : les groupes d'entraide alcooliques anonymes » Thèse.
Montréal (Québec), Université du Québec à Montréal, Doctorat en psychologie (Essai doctoral).
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Résumé
Cet essai doctoral se penche, à titre d’étude de cas, sur les Alcooliques Anonymes (AA), un dispositif d'entraide qui réunit des personnes aux prises avec des problématiques addictives sévères (en l’occurrence l’alcoolisme), afin de comprendre la manière dont ce dispositif groupal opère une fonction soignante narcissiquement réparatrice pour des sujets aux prises avec la psychopathologie de l’agir que représente la toxicomanie. Ce type de psychopathologie est le plus souvent réfractaire aux approches psychothérapiques plus habituelles, notamment dans les dispositifs de face à face patient-thérapeute. En effet, la surconsommation régulière de substances psychotropes, quelle qu’elle soit, est investie par les sujets concernés comme un « médicament » / pharmakon ou une béquille, ce qui a pour effet de court-circuiter l’angoisse et la possibilité pour le sujet d’une symbolisation psychique, à la fois de sa souffrance, et de sa dépendance toxico-organique et affective. À cet égard, l’ascèse que sous-entend, en particulier, une démarche de type psychanalytique (et surtout la cure-type divan / fauteuil) et les thérapies d’inspiration psychanalytique, toutes caractérisées par un processus introspectif largement solitaire au long cours, se heurte à un comportement ancré chez des personnes qui cherchent à étouffer (noyer dans l’alcool) des souffrances indicibles pour elles à travers un usage devenu incontrôlé de psychotropes. Il est important de rappeler que les Alcooliques Anonymes ne se limitent pas à mettre en place une injonction d’abstinence rigoureuse chez le sujet. Bien qu’il soit d’un point de vue psychologique a-théorique et a-théorisé, leur dispositif, constitué d’un ensemble de prescriptions morales et comportementales, d’un cheminement en douze étapes et d’un protocole de réunions fortement ritualisé, permet d’instaurer chez chaque membre en particulier, et dans la dynamique de fonctionnement du groupe AA, des liens interpersonnels forts et suivis. Ce sont ces liens qui aideront à produire chez la personne plusieurs modifications en termes de contrôle de ses émotions et angoisses, et d’agirs comportementaux. Je soutiendrai que ce principe du lien a, en soi, un effet potentiellement soignant, et qu’à cet égard, il met fortement en lumière un aspect très important qui est au coeur de toutes les approches psychothérapiques.
Après un survol historique et sociologique du contexte de la grande misère des masses prolétariennes et des migrants des campagnes vers les villes de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles pour qui le recours à l’alcool fut une consolation trompeuse, le premier chapitre de cet essai retrace l’émergence du mouvement des Alcooliques Anonymes, leur institutionnalisation progressive, leur mode organisationnel et leur doctrine. Il détaille également ce qui est nommé « parcours de rétablissement » par les AA. Le second chapitre de l’essai s’attache aux interrogations psychanalytiques sur la question du groupe et ses dimensions psychiques qui ont été soulevées en Argentine dès les années 1930, puis en Angleterre à partir des années 1950, et un peu plus tard en France. Ces développements métapsychologiques se sont accompagnés d’expériences cliniques groupales auprès de cas réfractaires aux approches psychothérapiques dans un dispositif duel patient / thérapeute. Une attention particulière est accordée dans ce chapitre aux approfondissements et remaniements conceptuels majeurs qu’ont apportés des auteurs tels que Foulkes, Bion, Pichon-Rivière, Anzieu et Kaës, ainsi qu’à leurs analyses cliniques détaillées portant sur les dispositifs psychothérapiques groupaux. Les apports d’Anzieu, Kaës et Foulkes m’ont permis de supposer que le groupe AA a une fonction contenante à la fois bienveillante et normative qui aide la personne à juguler des angoisses insurmontables pour elle. Les deux autres piliers majeurs du dispositif AA sont d’une part, les supports transférentiels que représentent les « parrains » et « marraines » (ou autres membres du groupe) qui soutiennent le membre AA dans son quotidien et l’aident à ne pas sombrer à nouveau dans l’alcoolisme ; et d’autre part, les mouvements identificatoires que suscite le rituel du « témoignage » qui renforce la solidarité groupale dans des rapports en miroir et dans le partage d’une « mêmeté », et aide à donner sens, du moins partiellement, à la souffrance psychique liée à l’addiction et parfois à la « déchéance » sociale qui en a découlé (« toucher le bas-fond » selon la terminologie AA). Dans le sillage des travaux précités, je me suis attaché à observer comment le dispositif AA sollicite chez la personne des processus de nature introspective qui lui permettent de remanier son rapport à la substance addictive et à l’appréhender différemment d’un point de vue comportemental. La méthodologie adoptée fut mixte, entre approche ethnologique et observation clinique dont témoigne dans le détail le quatrième chapitre de l’essai. J’ai été accepté à titre d’observateur externe dans les réunions hebdomadaires de deux groupes d’entraide AA pendant plus de trois mois. Ce travail d’observation a été complété par des entretiens en profondeur proches du récit de vie auprès de sept membres de ces deux groupes. La richesse des observations et témoignages recueillis m’a permis d’illustrer et de décrire plusieurs facettes de la dynamique relationnelle et des mécanismes identificatoires qui se déploient entre les membres AA, en particulier, la façon dont la doctrine des AA, centrée sur l'idéal de l’abstinence et l’accompagnement par les pairs, constitue un recours « salvateur » (pour emprunter le vocable néo-religieux en vigueur chez les AA) efficace pour les personnes qui choisissent de devenir un membre AA. J’ai également souligné la force des mécanismes de re-narcissisation du sujet, conjugués à la fonction contenante du groupe. Cet effet de re-narcissisation et de reconstruction d’une image de soi « réparée » constitue pour l’individu un « soin » psychologique, à certains égards analogue, bien qu’en même temps excessivement différent de celui que peut offrir une démarche psychothérapique plus « classique ». Le présent essai offre une approche compréhensive neuve du protocole AA. Il propose plusieurs pistes théoriques permettant de mieux comprendre, d’un point de vue psychanalytique, sa portée « soignante » à la fois dans sa fonction de surmoi-annexe et de guide comportemental.
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MOTS-CLÉS DE L’AUTEUR : Alcooliques Anonymes, groupe, psychothérapie, théorie psychanalytique, dispositif clinique groupal, fonction thérapeutique